Pourquoi et comment bronzons-nous ?

Une fois n’est pas coutume, un petit post promotionnel pour l’association « Vaincre le Mélanome » via l’action « J’aime ma peau » (qui m’ont proposé de mettre leur badge sur mon blog en échange d’un reversement de 2€ à l’association sus-citée). Je n’ai aucun lien direct avec ces deux sites, et même aucun conflit d’intérêt avec les 89 marques citées sur le site Peau.net, si ce n’est quelques échantillons pris chez Yves Rocher.

Ma peau me tient chaud l’hiver, et ce n’est pas rien dans ma région. Elle bronze relativement bien au soleil, sans trop de brûlures. Enfin, elle est relativement douce au toucher et possède des capteurs sensoriels de grande qualité. Si je travaillais pour Apple, je dirais que ma peau offre la sensation tactile la plus fine qui soit.

Oh, elle n’est pas parfaite, tout de même, cette peau. J’ai quelques tâches blanches (des eczématides achromiantes, parce que je suis atopique), elle est parfois trop sèche et j’ai un double pli de Denny-Morgan (toujours l’atopie). Ça donne parfois l’impression que mes yeux ont décidé de partir 2 mois en vacances en embarquant des valises susceptibles d’entraîner une majoration « excédent de bagage » au cours d’un vol low-cost.

Et j’ai aussi quelques grains de beauté ou naevus. Oui, grains de beauté et naevus veulent dire la même chose, un naevus n’est pas un cancer – même si c’est du latin. Mais alors qu’est-ce qu’un naevus ? Pourquoi faut-il les surveiller ? Comment ça se surveille ? Et il se passe quoi si je vais au soleil, à part le fait que j’ai chaud et que je peux prendre des photos où je ne ressemble pas à un cachet d’aspirine ? Et que vient faire le cachou dans tout ça ?!

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un bébé ? 

Oui, je sais ça n’a rien à voir. Un bébé, c’est deux cellules qui se rencontrent, puis se divisent et deviennent tout un tas de petites cellules organisées comme des petites fourmis : toi tu vas permettre de voir, toi de sentir, toi de toucher, toi de communiquer avec d’autres neurones, toi de réabsorber le sel des urines, toi de donner une couleur à la peau… C’est plutôt bien fait, même s’il faut bien reconnaître que ça a quand même parfois quelques défauts (pleurs incessants, flatulences inopportunes, fièvres stressantes…)

Parfois, les cellules ont migré un peu trop tôt ou trop loin, et paf, ça donne des naevi congénitaux géants, une tache mongoloïde ou des tâches café au lait, bref des hamartomes. Un hamartome, c’est un ensemble de cellules qui sont au bon endroit (contrairement aux tératomes) mais qui sont montées n’importe comment lors de l’embryogenèse (du grec : amarto- « erreur / faute » ou « qui s’égare » et -ome « tumeur, maladie », décrit par le Dr. Albrecht en 1904). Il peut être solitaire (naevus mélanique, angiome, hamartome du sein…) ou systémique (polypose colique familiale, maladie de Rendu-Osler, neurofibromatose de Recklinghausen avec des hamartomes mélanocytaires au niveau de l’iris – les nodules de Lisch – ou encore la sclérose tubéreuse de Bourneville…)

Mais revenons à notre peau. Les cellules ont migré. Un peu partout, on trouve des mélanocytes, qui dérivent des crêtes neurales (les mêmes cellules qui donnent les neurones). Ils se placent normalement au niveau des couches profondes de la peau, de façon aléatoire, mais aussi au niveau des yeux (l’iris), des cheveux ou des plumes, des poils et un peu partout en fait (les oreilles, le cerveau, les os, le cœur…)

Parfois, des mélanocytes prolifèrent trop à un même endroit, et donnent une coloration particulière (marron si dans l’épiderme, bleu si dans le derme). C’est un naevus mélanocytaire ou grain de beauté : une tumeur (car une prolifération) mais pas un cancer (les naevi ne métastasent pas, ne donnent pas de tumeurs à distance)… sauf s’il se transforme en mélanome, notamment à force d’exposition solaire.

Vu qu’en grec, mélanos veut dire « noir » et  cytos la cellule, on va dire que les mélanocytes sont les cellules qui noircissent la peau. Ca tombe bien, c’est leur rôle.

En fait, quand nous nagions encore tous dans l’océan Panthalassa et l’océan Thétys, du temps de la Pangée, nous avions tout intérêt à passer inaperçu au fond des sombres mers hostiles… Il était alors intéressant de secréter de la MSH (Melanocyte Stimulating-Hormon) au niveau cérébral dans des milieux obscurs, afin de favoriser la production de mélanine, d’assombrir la peau et rester ainsi en mode furtif.
Chez l’homme, la mélanine sert également à noircir la peau, mais pour se protéger cette fois du soleil. Par l’action des ultraviolets de type A et B (UV A-B) du soleil, les mélanocytes synthétisent de la mélanine, un pigment noir qui donne sa couleur à la peau. Bon, en fait ils synthétisent des mélanosomes qui peuvent quitter la cellule (mélanocyte) et aller relâcher de la mélanine dans les kératinocytes. Les kératinocytes sont originalement des cellules productrices de la kératine, cette protéine fibreuse et imperméable qui constitue 90% de nos peaux, nos cheveux et nos ongles.

C’est donc la mélanine dans les kératinocytes qui donne cette couleur à la peau.

Oui, mais mon cousin est roux et mon voisin est noir. Ils ont plus ou moins de mélanocytes ? 

Ils ont en autant que s’ils étaient blancs-non-roux : 1500 cellules de 7 µm de longueur environ par millimètres carrés de peau. La différence, c’est la quantité de mélanine produite par ces usines à pigment que sont les mélanosomes.

Les roux ont plus de phéomélanine (phéo- brune), qui donne l’aspect typique de leur peau, tantôt décriée, tantôt admirée. (Petite note : le phéo-chromo-cyt-ome est une « tumeur de cellules de couleur brune » car les cellules chromaffines surrénales se colorent en brun quand on les traite avec du bichromate de potassium). L’autre type de mélanine, c’est l’eumélanine qui elle est bien noire (eu- vraie : vraiment noire).

Oh, ne crânons pas avec nos deux types de mélanines… Ces mélanophores (porteurs de mélanine) offront les couleurs noir / brun sont bien tristes dans la palette de chromatophores dont l’évolution aurait pu nous doter : xanthophore (jaune), érythrophore (rouge), iridophore (bleu-vert par effet Tyndall), leucophore (blanc), cyanophore (cyan). Avec plusieurs couches de chromatophores superposées, et une translocation ingénieuse de pigments, nous aurions même pu être des caméléons… M’enfin, bon.

Et comment secrète-t-on plus ou moins de mélanine ? 

D’abord pour faire de la phéo- ou eumélanine, on a besoin de tyrosine (en grec, le fromage… parce qu’on en trouve dedans. Les « cristaux de sel » des vieux comtés bien affinés par exemple, c’est de la tyrosine). La tyrosine, c’est le précurseur des catécholamines : L-Dopa, Dopamine, Noradrénaline et Adrénaline (catéchol- vient du fait que ces -amines partagent un même noyau benzénique avec 2 fonctions OH, noyau qui a été isolé pour la première fois dans l’acacias catechu ou acacias à cachou en français – ce ne sont pas exactement les palmiers à bétel ou Areca catechu, d’où sont extraits le cachou des pastilles Cachou Lajaunie, mais pas loin. Il est amusant de penser que ces pastilles ont une activité sur la surrénale à cause de la réglisse qui est ajouté, comme pour boucler une boucle de chimiste).

La tyrosine est aussi précurseur de la thyronine (hormone T4 thyroxine, à un peu d’iode près), et donc, ce qui nous intéresse, le précurseur de la mélanine.  Enfin, la tyrosine, c’est bien, mais encore faut-il le couteau à fromage adapté. Il faut aussi une enzyme pour la transformer : la tyrosinase. En cas d’anomalie de cette enzyme, les enfants présenteront un AOC : un fromage appellation d’origine contrôlée… euh non, pardon, un albinisme oculo-cutané.

Ensuite, il faut un stimulus pour dire aux mélanocytes que ça serait bien de produire plus de mélanine. Ce signal, c’est la MSH (Melanocyte-Stimulating Hormon) qui peut le délivrer, et uniquement elle – la peau peut aussi se pigmenter par excès de métaux lourds (couleur fer dans l’hémochromatose) ou de carotènes (couleur orange chez les mangeurs de carottes), mais ce n’est pas de la mélanine.

La MSH est dérivée de l’ACTH (Adéno-Cortico-Trophic Hormon, celle qui va dire aux surrénales de relarguer les hormones stéroïdes : aldostérone, cortisone, testostérone), elle-même dérivée du POMC (Pro-Opio-Mélano-Cortine, qui se clive en opioïde – l’endorphine -, MSH et ACTH) au niveau hypothalamo-hypophysaire – dans le cerveau donc. Mais la POMC ne se trouve pas qu’au niveau du cerveau, elle se trouve également dans les mélanocytes ! (on ne l’apprend pas assez).

La MSH augmente avec les oestrogènes de la grossesse (mélasma ou masque de grossesse – d’ailleurs à l’occasion je regarderai de plus près la physiopathologie du masque de loup dans le lupus, mais si vous avez des infos dessus, vous pouvez les ajouter en commentaire ça serait gentil :-)). La MSH augmente aussi avec les excès en ACTH tels que la maladie de Cushing… ou au contraire les déficits en cortisol tels que la maladie d’Addison (le corps humain étant fait de régulations, biofeedback et contre-régulations, si on manque d’hormones en périphérie au niveau de la surrénale, le stimulant central – l’hypophyse – va tenter de motiver les troupes au maximum en secrétant de l’ACTH et donc de la MSH par la même occasion, puisqu’ils dérivent du même POMC…)

Enfin et surtout, la MSH augmente avec les rayons solaires, et plus particulièrement les UV-B. Soleil. MSH. Mélanine. Bronzage.

Oui, enfin, j’habite dans le Pas-de-Calais, je ne bronze pas avec tous les nuages. Sauf quand il y a du vent. Le vent, ça fait bien bronzer.

Effectivement, le bronzage est plus efficace dans le Sud, vu qu’il y a des plus grandes plages d’ensoleillement, et que la latitude est plus favorable à recevoir des rayons solaires (rapport au fait que la Terre soit une boule : si vous éclairez le centre d’une boule, vous avez un petit faisceau bien concentré de lumière, si vous éclairez au-dessus, vous avez un ovale plus dispersé…) Il est également plus efficace à la montagne ou à la mer, car la réverbération du rayonnement solaire sur l’eau ou la neige augmente la quantité d’UV reçus par la peau, et donc le bronzage.

Il est faux de croire qu’un temps nuageux empêche le bronzage. Un rayon solaire venu de l’espace va laisser son rayon cosmique, ses rayons gamma, ses rayons X, ses UV-C et ses UV-B courts à la porte de la couche d’ozone (en gros, tout photon qui rayonne avec une longueur d’onde de moins de 300 nm – ou avec une fréquence supérieure à 330 000 Hz). Les UV-B longs vont venir jusque sur nos peaux, dégorger nos mélanocytes, notre mélanine (5%) ; les UV-A (95%) vont traverser une plus grande partie de la peau encore. Ils sont peu arrêtés par les nuages et n’en ont rien à cirer du vent.

Au-delà du spectre visible (400-1000 nm) il y a les infra-rouges… Car oui, le soleil n’apporte pas que bronzage et lumière, il apporte aussi la chaleur. Et c’est là que le vent rafraîchissant ou les nuages ont un rôle, puisqu’ils atténuent respectivement l’action ou l’arrivée des infra-rouges sur la peau. Le propriétaire de ladite peau ayant moins chaud, il reste plus longtemps exposé, et bronze donc plus. Au bout de quelques heures, il est rouge tomate (érythème actinique ou coup de soleil, causé par les UV-B surtout, oxydant la mélanine) et chaud (infrarouges) ; quelques jours plus tard, ses mélanocytes ont compris le message, créent plus de mélanine, la distribue aux kératinocytes voisins via les mélanosomes, et c’est alors que la peau aura son teint hâlé indispensable des couvertures de magazines entre mars et septembre.

Et les cancers de la peau, on en parle ?

Très vite alors, parce qu’il est déjà tard. Les UV vont casser l’ADN des cellules de la peau. Nos enzymes (excision-resynthèse par NER notamment) vont savoir les réparer, mais ça laissera des cicatrices dans cet ADN… La peau vieillit, voire devient très pigmentée (héliodermie des femmes qui se sont cramés sur la plage pendant de nombreuses années ou des agriculteurs typiquement). Elle peut même devenir immortelle – trop cool, la peau immortelle ? Non, une cellule immortelle prolifère encore et toujours, c’est un cancer.

Certains ont des problèmes avec ce système NER, et dès qu’ils sortent, l’ADN de leurs cellules de peau se modifie irrémédiablement. Ils font des cancers très tôt dans leurs vies. Leur seule solution est de s’exposer le moins possible aux UV, dès la naissance, et de mesurer les UV dégagés par chaque appareil de la maison (la télé, l’ordinateur, la console portable…) La pathologie, c’est le Xeroderma pigmentosum, ou plus populairement les « enfants de la lune ».

Il existe d’autres anomalies d’autres systèmes de réparation, qui donnent d’autres syndromes plus rares qui font de la dermatologie une spécialité vraiment très complexe (PIBIDS, Cockayne, Rothmund-Thomson…)

Il y a deux types de cellules dans la peau : des cellules non mélanocytaires (kératinocytes) et des cellules mélanocytaires (mélanocytes). Peu importe : le soleil peut causer des dégâts aux deux. Les types de cancers sont différents (carcinome basocellulaire ou épidermoïde d’un côté, mélanome de l’autre).

Le mélanome, et nous conclurons cette partie là-dessus, touche 1 personne sur 10 000 par an environ. En moyenne, le diagnostic est posé vers 60 ans, mais est possible chez l’enfant, l’adulte jeune… La prévalence a triplé en 30 ans, lié à une amélioration de la prise en charge sûrement (c’était peut-être moins diagnostiqué en 1980, simplement), mais aussi avec la modification des comportements : bronzage intensif, cabines de bronzage délivrant des UV-A et B aussi « nocives » que celles solaires.

Comment prévenir les complications liées au soleil ?

Un mot : la PHOTOPROTECTION.

Bon, un deuxième : la surveillance. Un mélanome, c’est ABCDE(F) : un grain de beauté Asymétrique à Bords irréguliers, de Couleur hétérogène, de Diamètre supérieur à 6 mm et surtout Evoluant en largeur et hauteur (et Fragile, avec saignement au contact). Le point majeur, c’est l’évolution. On peut avoir de nouveaux grains de beauté toute la vie, les naevi apparaissant surtout dans les 20 à 30 premières années. Quoiqu’il en soit, au moindre doute sur un grain de beauté qui se serait modifié ou apparu récemment, il ne faut pas hésiter à consulter un médecin (généraliste ou dermatologue idéalement – vu la rareté du diagnostic, un médecin généraliste n’en voit que 3-4 dans sa carrière).

Par ailleurs, si vous avez plus de 20 grains de beauté sur l’ensemble des 2 bras/avant-bras, si vous avez déjà habité une région de la planète à fort ensoleillement pendant 1 an, si quelqu’un a déjà eu un mélanome dans la famille, il peut être intéressant de consulter un dermatologue tous les ans – avec une rythmicité à adapter avec lui… C’est le principe de l’étude COPARIME réalisée en médecine générale qui a permis de définir le SAMScore, un outil de dépistage massif tout récent (encore peu évalué et peu/pas utilisé en pratique) – vous pouvez jeter un oeil sur internet mais attention, vous tomberez sur des sites austères qui vous annonceront sûrement « vous avez un risque élevé de mélanome » (il faut quand même relativiser, vous êtes comme un tiers de la population donc au pire vous passez à un risque de 3/10 000/an…)

Mais revenons à la photoprotection – parce que le diagnostic c’est bien, mais la prévention c’est mieux ! – qui doit être COMPORTEMENTALE, VESTIMENTAIRE et CREMEUSE.

Le comportement : les nourrissons ne doivent pas être exposés, les enfants et adultes doivent éviter l’exposition entre 12h et 16h (75% des UV de la journée sont reçus sur ces 4h). Il faut mieux s’exposer de façon progressive à partir d’avril pour utiliser la protection par la mélanine, et ne pas s’exposer massivement les premiers jours de soleil sous prétexte qu’il y a du nuage ou du vent dans l’air…

Les vêtements : avec des lunettes de soleil, un chapeau (le cuir chevelu est très sensible au soleil), et des vêtements longs, c’est mieux…

Evidemment, on ne va pas rester en jogging noir sur la plage non plus. C’est donc tout l’intérêt des crèmes solaires anti-UVA et UVB (maximal contre les UVA, supérieur à 15 ou 30 pour les UVB – voire 50 en début de saison), à appliquer en grandes quantités sur toute zone de peau exposée au soleil… et sans pour autant griller sur la plage de 12h à 16h sous prétexte qu’on a mis une ou deux fois de la crème solaire.

Voilà, c’est la fin de cette (in)formation ! Ils ne sont pas volés ces 2 euros 😉

Tl;dr : le soleil, c’est chouette, mais pas pour la peau. Pour les médecins, il est nécessaire d’informer et il est/sera peut-être intéressant d’utiliser le SAMScore encore méconnu, pour dépister les patients à risque, nécessitant un examen cutané complet plus régulier que les autres…

Petit ajout d’octobre 2013 : les scientifiques ont démontré deux choses : 1/ les yeux bleus sont plus répandus au fur et à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur (moins d’intérêt à sécréter de la mélanine, moins de pression de sélection…), 2/ la mélanine de l’iris absorbe partiellement le rouge (si on a les yeux foncés, on voit moins de rouge et donc proportionnellement plus de vert que si on a les yeux bleus). A la fin du XIXème siècle, des Allemands ont lancé l’industrie Agfa près de Berlin. Les ingénieurs, aux yeux bleus pour la plupart, ont étalonné les pellicules selon leur vision pour être réaliste. Les sociétés Kodak (USA) et Fuji (Japon) ont majoré la quantité de rouge sur leurs pellicules, et sont devenus nos standards. Du coup, quand nous regardons un téléfilm allemand (Derrick), il nous semble verdâtre !

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