Grippe mortelle (163 ou 10200 morts ?)

Il m’arrive (rarement) d’avoir des « commandes d’article » sur ce blog. Ca m’amuse forcément, alors j’essaie d’y répondre !

La dernière en date : « Dis tu ne pourrais nous faire un article pour essayer d’expliquer pourquoi certains médecins trouvent 150 morts de la grippe et d’autres 10 200 ? Et quelle est la réalité ? Parce que c’est un peu flou des fois… » Effectivement, d’après ce que j’ai pu lire sur Twitter ou des commentaires, ou en vrai tout simplement, la communauté médicale semble partagée, entre ceux qui croient aux 10 200 décès de la grippe et ceux qui croient aux 163 décès de la grippe ; ceux qui pensent que la vaccination ne sert à rien, ceux qui pensent qu’elle est peut-être utile…

Bref, je ne saurais pas répondre… Mais je peux juste donner mon petit point de vue sur la question.

Combien y a-t-il eu de grippes ?

Repartons du dernier bulletin de l’Institut national de Veille Sanitaire (InVS) du 11 mars 2015 (1), et du bulletin du réseau Sentinelles sur lequel il s’appuie (2) :

  • Les données proviennent des estimations de 1300 médecins libéraux du réseau Sentinelles sur 90 000 médecins généralistes exerçant en France (3, page 25),
  • Depuis le début de l’épidémie grippale (de la 3ème semaine à 11ème semaine de l’année donc), on estime à 2,8 millions de consultations pour syndromes grippaux (dont environ 2,33 millions attribuées à la grippe),

Ce chiffre est à pondérer par le fait que tout le monde ne consulte pas : ainsi, parmi les utilisateurs de GrippeNet.fr la semaine dernière, 41 % de patients ayant un syndrome grippal avaient consulté (ce résultat est aussi à prendre avec des pincettes : ce sont des patients qui sont allés sur un site parlant de la grippe, on peut discuter le fait qu’ils sont probablement jeunes, pas collés au lit par une grosse grippe, etc.) (2, page 3).

  • Depuis octobre 2014, les 1300 médecins ont réalisé 2259 prélèvements dont 1269 (56 %) sont revenus positifs pour la grippe ; au maximum de l’épidémie, cette positivité du test de la grippe parmi les syndromes grippaux était à 74 % (2, page 2 – très intéressant graphique) ;
  • Avec environ 65 % de positivité du test en pleine épidémie, on peut donc estimer à 1,82 millions de patients ayant consulté pour une grippe (je ne comprends pas bien leur 2,33 millions, peut-être basé sur des critères cliniques ou les critères qu’ils ont pour faire les tests de détection de la grippe…),
  • Tout ça n’en fait pas une grosse épidémie de grippe : avec un taux d’incidence de 800 pour 100 000 habitants, elle est 2 fois moins fréquente qu’en 1989 ou 1994, et ne se situe « qu’en » 13ème position sur les 30 dernières années… même si c’est la plus forte en fréquence depuis 2009 ! (1, page 2).

 

Combien de personnes sont plus à risque et combien sont vaccinés ?

  • La couverture vaccinale est d’environ 50 % chez les sujets à risque (4),
  • La vaccination est recommandée chez les patients de plus de 65 ans (12,2 millions de personnes (5)), les professionnels de santé (1 million environ (6)), les diabétiques (3 millions, dont 1,5 millions de moins de 65 ans au moins (7)), les grossesses (750 000 femmes environ (8)), et d’autres pathologies plus fréquentes chez les diabétiques ou personnes âgées (sans compter les doublons : on peut être une femme infirmière diabétique enceinte et avoir 3 courriers invitant à aller faire le vaccin)… Au total, le vaccin est donc recommandé pour environ 15 millions de personnes en France, et 7,5 millions sont vaccinés.
  • Parmi les patients ayant un test de détection positif pour la grippe, 59 % ont le virus influenza A (H3N2 – proche de la souche utilisée pour le vaccin… mais proche seulement), 21 % le virus A (H1N1), 1 % un autre virus A, 20 % le virus B (surtout le lignage Yamagata).

 

Quelle est la gravité de la grippe ?

  • Il y a eu 1335 cas graves de grippe hospitalisés en réanimation, d’âge moyen 60 ans ; 82 % avaient une comorbidité ciblée par la vaccination (âge > 65 ans, diabète, pathologie pulmonaire ou cardiaque par exemple) et 18 % étaient vaccinés (246/1335),
  • Parmi ces patients hospitalisés en réanimation, il y a eu 163 décès – la grippe a été un facteur déclenchant ou au moins une des causes,

 

Quelle est la mortalité en France l’hiver (et cet hiver) ?

  • En 2000, il y a eu 527 800 décès / 59 213 000 personnes en France (0,89 %) ; en 2012, il y a eu 554 300 décès / 63 937 000 personnes (0,87 %) (9),
  • Le nombre de décès en janvier 2015 a été de 56 500, contre 50 200 en janvier 2014, 55 134 en janvier 2013… c’est un peu élevé que ces 5 dernières années, mais on trouve 58 938 décès en janvier 2009 par exemple (10).
  • D’après le rapport de l’InVS, trèèèèèès relayé dans la presse, la mortalité hivernale 2015 est supérieure de 19 % à la mortalité attendue calculée sur 8 ans, soit 10 200 décès supplémentaires ; « la contribution de la grippe dans l’excès de mortalité est connue pour être importante chez les sujets âgés de plus de 65 ans sans qu’il soit possible de préciser sa part dans l’excès constaté cette saison ; ces données sont à prendre avec prudence, l’épisode n’étant pas terminé et les données non consolidées du fait des délais habituels de transmission ». (Certains journalistes ont omis la fin pour titrer : « la mortalité hivernale en hausse de 19 % à cause de la grippe »… cliquez sur ce smiley pour en savoir plus :  -_______-)
  • La surmortalité est présente également dans 10 autres pays européens avec 80 000 décès au pic, contre 2 fois moins à la même période habituellement (11).

 

Est-ce que c’est une surmortalité inédite ?

Je me suis amusé à tracer un graphique de la « surmortalité du mois par rapport à la moyenne des 8 dernières années sur le même mois » (j’ai pris 8 ans, comme l’InVS), à partir des données disponibles sur le site de l’Insee (10). Malheureusement, il manque les données des mois de février et mars, donc on n’en tire pas grand-chose.

Toutefois, avec les 18 % annoncés, on peut s’attendre à une surmortalité équivalente à janvier 2009 ou février 2012, voire légèrement supérieure…

Surmortalité du mois M par rapport à la moyenne des mortalités du mois M sur les 8 dernières années

Surmortalité du mois M par rapport à la moyenne des mortalités du mois M sur les 8 dernières années (de janvier 1976 à janvier 2015)

[MISE A JOUR DE FEVRIER : L’InVS avait bien anticipé la surmortalité hivernale : + 8 % en janvier et + 34 % en février par rapport à la moyenne des 8 années précédentes (soit 112 000 morts en janvier-février 2015 contre 100 000 l’an dernier. C’est l’année où le vaccin a été annoncé peu efficace. Le lien indirect est discutable : ces études observationnelles montrent une association entre « 2015 – surmortalité – vaccin moins bon » mais pas de lien de causalité, qui pourrait aussi être perturbé par un vieillissement particulier de la population, une sous-mortalité un peu inhabituelle cet été ou une sous-mortalité à venir… Maintenant, ça peut aussi être un argument (discutable mais intéressant) en faveur de l’intérêt de vacciner les personnes à risque.]

Surmortalité : plus importante en février (+34 % par rapport aux 8 mois de février précédents)

Surmortalité : plus importante en février (+34 % par rapport aux 8 mois de février précédents)

 

Quel est l’intérêt du vaccin ?

C’est un autre sujet, assez débattu aussi ! (Je vous laisse apprécier les commentaires ici).

  • L’efficacité de base est estimée à 59 % (12)
  • Le vaccin est prévu un an à l’avance… si la souche mute entre temps, son efficacité est diminuée (il reste efficace sur le H1N1 qui représente 21 % des infections, par exemple, mais c’est forcément moins bien)
  • Sur 100 patients hospitalisés, 82 étaient à risque (1). Le taux de vaccination chez les patients à risque est de 50 % (4), on devrait donc une couverture de 41 patients sur 100… Or, seulement 18 patients sur 100 étaient bien vaccinés en 2015 parmi les hospitalisés (32 % « ne sait pas ») (1). Il semble donc y avoir plus d’hospitalisation chez les patients « à risque non vaccinés » que chez les patients « à risque vaccinés ». Même en 2015… sous 2 réserves : que la couverture vaccinale soit encore de 50 % et que les 32 « ne sait pas » soient plutôt non vaccinés.

 

Petit résumé de tous ces chiffres.

Imaginons un petit pays, la Minifrance, avec 49 500 habitants (au lieu de 66,3 millions en France). Tous les mois, 38 patients décèdent. En hiver 2015, 6 de plus décèdent sur 49 500 habitants, sans en savoir davantage sur les causes… Il est possible qu’il y ait un lien avec la grippe.

En effet, la grippe survient chaque hiver et touche environ 1 500 personnes (voire peut-être davantage qui restent chez eux sans rien dire à personne). Chaque année, 1 patient est hospitalisé à cause de la grippe ; et tous les 10 ans, un de ces patients hospitalisés meurt…

Il existe un vaccin anti-grippal, proposé à 11 200 habitants, supposés à risque (ils ont 82 % de chance d’être LE patient hospitalisé). Parmi ces 11 200 habitants, 5 600 réalisent le vaccin et 5 600 décident de ne pas le faire. Avec une efficacité de base de 60 %, il reste 7 840 personnes à risque susceptibles d’être malades et d’être LE patient hospitalisé, ou de majorer la mortalité hivernale sans qu’on puisse ou non attribuer la cause à la grippe.

Voilà pourquoi, à mon sens, il est difficile d’estimer l’efficacité du vaccin anti-grippal en terme d’hospitalisation ou de mortalité.

 

Conclusion.

Dire qu’il y a 163 morts liés à la grippe est une erreur : ça ne compte que les patients ayant une grippe grave nécessitant une hospitalisation en réanimation.

Dire qu’il y a 10 200 morts supplémentaires liés à la grippe est une erreur : il n’y a pas de raison pour que 100 % de la surmortalité soit lié à la grippe.

Dire qu’il n’y a pas 10 200 morts liés à la grippe sous prétexte qu’on n’a hospitalisé personne cette année est également une erreur : sur 90 000 médecins généralistes en exercice, ça ne fait « que » un décès sur 9 médecins… et souvent un patient ayant des comorbidités (82 % ont une indication au vaccin). Qui peut se targuer de connaître les patients suivis par une dizaine de confrères et décédés ces 3 derniers mois ?

Dire qu’on peut connaître le nombre de morts liés à la grippe est une erreur : non seulement le diagnostic n’est jamais clair (2000 prélèvements ont été faits en France cette année pour plus de 2 millions de grippes estimées), mais en plus il est trop tôt pour dire quoi que ce soit – comme le dit très bien l’InVS d’ailleurs. Pour la surmortalité hivernale, elle mérite d’être confirmée : ça peut juste être une fluctuation « normale » (qui serait alors associée à une sous-mortalité des mois suivants…)

En réalité, je ne vois qu’un seul moyen de chiffrer les morts liés à la grippe…

— C’EST DE ME LE DEMANDER EN PERSONNE, l’interrompit la Mort, et chaque syllabe résonnait comme l’écho d’une toux caverneuse d’une famille troglodyte grippée…

 

__________

Sources :

(1) http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-infectieuses/Maladies-a-prevention-vaccinale/Grippe/Grippe-generalites/Donnees-de-surveillance/Bulletin-epidemiologique-grippe.-Point-au-11-mars-2015

(2) https://websenti.u707.jussieu.fr/sentiweb/?page=bulletin

(3) http://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/atlas_2014.pdf

(4) http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-infectieuses/Maladies-a-prevention-vaccinale/Couverture-vaccinale/Donnees/Grippe

(5) http://www.insee.fr/fr/themes/detail.asp?reg_id=0&ref_id=bilan-demo&page=donnees-detaillees/bilan-demo/pop_age2b.htm

(6) http://insee.fr/fr/themes/tableau.asp?ref_id=NATTEF06103

(7) http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-chroniques-et-traumatismes/Diabete/Donnees-epidemiologiques/Prevalence-et-incidence-du-diabete

(8) http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF02233

(9) http://www.who.int/topics/global_burden_of_disease/en/

(10) http://www.insee.fr/fr/bases-de-donnees/bsweb/serie.asp?idbank=000436394

(11) http://www.euromomo.eu/outputs/cumulated.html

(12) Osterholm MT, Kelley NS, Sommer A, Belongia EA. Efficacy and effectiveness of influenza vaccines: a systematic review and meta-analysis. Lancet Infect Dis. janv 2012;12(1):36-44 (http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S147330991170295X)

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  1. docteurdu16

    Bonjour,
    Je remercie l’auteur de son effort pour tenter de faire comprendre au grand public médical les incertitudes concerant le taux de mortalité lié à la grippe saisonnière.
    Mais ce billet ne répond à aucune des questions qu’il pose.
    Raisonner à partir de chiffres faux, extrapoler à partir de données erronées, ne peut qu’ajouter à la confusion.
    Je prends un seul exemple à partir des médecins sentinelles : ils ont fait en moyenne 2, je dis bien 2 prélèvements, dont 56 % sont revenus positifs pour la grippe ! Qui ont-ils choisi ? Les plus graves, les moins graves, ou les douteux ? Ininterprétable et inextrapolable.
    Mais si j’en prenais d’autres :
    Le chiffre de 90 000 MG est faux.
    Le taux d’efficacité des vaccins anti grippaux n’est pas absolu mais lié à l’âge : plus l’âge avance, moins c’est efficace.
    Les malades hospitalisés ne signifient pas critère de gravité et l’hospitalisation est un facteur de mortalité important dû aux infections nosocomiales, par exemple (30 % environ selon les essais).
    Je n’ai pas le temps et le courage de développer mais ce sont des pistes.
    Bonne journée.

    • mimiryudo

      Bonjour !

      Merci pour le commentaire… même si je ne suis pas d’accord avec 😉

      Ca me semble un peu injuste pour les épidémiologistes de dire que les chiffres sont faux, je préfère penser qu’ils sont imprécis. Je les ai employés avec un certain nombre de précautions (7 occurrences d' »environ », « à prendre avec des pincettes », « débattu », « estimé »…) – peut-être aurais-je dû en mettre plus ou faire une phrase au début très claire pour dire que tout est imprécis. Ces 2 commentaires rectifieront le tir.

      Je n’ai pas détaillé ce faible nombre de tests réalisés, mais je m’étais fait la réflexion. En fait, je doute que chaque médecin ait fait 2 tests. C’est comme les TDR : il y en a qui en font 0 et d’autres qui en font 5 par jour… Comment sont-ils utilisés, je n’en sais rien ; mais le bon sens voudrait que ça soit pour les cas de grippe avec bonne suspicion (les médecins ont autre chose à faire que des tests sur des pharyngites)… Probablement que cela surestime donc le nombre de grippes vues. Mais de toute façon, comme je le disais, c’est aussi biaisé dans le sens où on ne s’intéresse qu’aux patients qui consultent et on sait que beaucoup de malades ne consultent pas… Bref, on ne connait pas le nombre de grippe, mais vu en consultation ça peut être estimé autour de 2 millions avec toutes les imprécisions que ça comporte.

      Pour 90 000 médecins, je veux bien qu’il soit faux (ce n’est pas moi qui l’ait calculé alors je m’en fiche ^^). Seulement, j’ai donné une référence pour dire 90 000 et du coup, si vous avez une référence qui la contre-dit, ça m’intéresse vraiment !

      Pour l’efficacité du vaccin qui diminue avec l’âge, je veux bien le croire, même si je ne connais pas l’importance de cet effet. En pratique, je cite juste 59 % pour dire que ça n’est pas 100 % (si j’avais voulu en discuter vraiment, j’aurais mis les intervalles de confiance et tout le tralala). Ca ne change franchement pas grand-chose à mon petit exemple sur la minifrance derrière.

      Enfin, je suis tout à fait d’accord pour dire que l’hospitalisation peut être un facteur de risque de mortalité (alitement, infections nosocomiales, iatrogénie).
      Par contre, je reste sur ma position : être hospitalisé en réanimation (ils précisent bien réa), ça nécessite quand même d’avoir une « grippe grave »… (qui peut être une grippe avec alitement puis embolie pulmonaire, m’enfin c’est une grippe qui a entraîné une pathologie grave, c’est le même principe).

      Voilà pour la réponse. Bonne nuit en ce qui me concerne et encore merci pour le commentaire 😉

  2. docteurdu16

    Bonjour,
    En relisant mon premier commentaire je me suis senti « agressif ». J’en suis désolé mais j’essaie de me soigner.
    J’ai déjà écrit sur l’épidémiologie française (et sur la pharmacovigilance) : la majorité des auteurs sont soit des incompétents, soit des outils des politiques de santé gouvernementales et, pour le coup, du lobby politico-santéal.
    L’efficacité du vaccin chez la personne âgée est pourtant un point central (je l’ai traité un peu là :http://docteurdu16.blogspot.fr/2012/11/le-college-national-des-generalistes.html mais surtout ici : http://docteurdu16.blogspot.fr/2014/11/grippe-le-hcsp-extrapole-et-indique-au.html) et les recommandations officielles sont drolatiques.
    Enfin, et c’est là le point majeur, rien ne prouve que les hospitalisations en réanimation auraient pu être évitées par le vaccin. Surtout cette année.
    La communication sur la vaccination et ses dangers est une communication mensongère qui mériterait d’être réévaluée par d’autres personnes que des experts fabriqués par l’industrie des vaccins.
    Mon expérience des lieux de soin montrent que les élémentaires règles de barrière ne sont pas respectées.
    Bonne journée.

  3. CMT

    Bonjour,
    Je salue d’abord le sérieux du travail que vous avez fait, c’est un article intéressant, informatif et utile. C’est le type de travail que ne font pas la majorité des médecins, par manque de temps, sans doute, et que ne font pas les journalistes, pour des raisons qui m’échappent.
    Je ne comprends pas comment les membres de l’INVS ont pu laisser passer une erreur aussi énorme avec des titres, dans les journaux et médias, qui laissaient penser que la surmortalité observée était totalement due à la grippe. Cela a eu lieu y compris sur des radios d’information de masse, comme France info où Daniel Levy-Bruhl avait été personnellement interviewé et qui ont titré ensuite « Grippe : 8.500 décès supplémentaires depuis la mi-janvier, selon l’InVS » L’INVS aurait dû exercer un droit de réponse ou de correction, ce qu’elle n’a pas fait, laissant planer l’idée que cela pouvait être vrai. Beaucoup, y compris, peut-être, l’INVS, se satisfont de ce succédané d’information, qui promeut une peur injustifiée.

    J’ai tout de même relevé quelques erreurs dans votre article, comme Jean-Claude, plutôt des erreurs de raisonnement en général, dues à la méconnaissance de certains faits, qu’on ne peut pas inventer si on ne les connaît pas.
    Je vais me limiter à trois aspects qui me paraissent importants.
    D’abord, je me pose la question : pourquoi cet indicateur , ? (je parle de l’indicateur de mortalité) J’ai bien compris que c’était un indicateur de veille sanitaire, mis en place après l’épisode de la canicule de 2003, issue d’un système de surveillance Sur SaUD pour « système de surveillance sanitaire des urgences et décès », géré par l’INSERM. Ce système comporte une organisation complexe où sont impliqués des services d’urgences (réseau OSCUR) et des données issues de l’INSEE et de SOS médecins. Il était censé détecter les variations suspectes de mortalité pour pouvoir réagir à temps, et on a ajouté à ce système, à partir de 2006, un indicateur spécifique pour la mortalité hivernale. Mais pourquoi raisonner en termes d’effectifs (tant de morts en plus) ? Les chiffres bruts sont la donnée la plus trompeuse qui existe, sujette à toutes sortes de biais. Quand les épidémiologistes veulent faire des comparaisons ils vont plutôt exprimer les données en termes de taux ou de ratios.
    En pratique, à partir de 2009, on a commencé à comparer les chiffres bruts de mortalité hivernale hebdomadaire ou sur des périodes glissantes aux années précédentes. Ca veut dire qu’en 2009 on les a comparés à ceux de 2008, en 2010 à la moyenne de ceux de 2008 et 2009 etc. Pour le moins rustique comme indicateur ! Parce que, entre autres problèmes, il peut être influencé par l’évolution démographique. Or, la population des personnes âgées augmente naturellement, les personnes âgées de plus de 65 ans aujourd’hui sont nées avant 1950, et, à partir de 1947 (individus âgés de 68-69 ans actuellement) les naissances ont augmenté de plus 30% et cette augmentation s’est poursuivie pendant 25 ans. De même, la pop des plus de 65 ans vont augmenter et donc les effectifs des décès vont aussi augmenter par rapport aux années précédentes. C’est un premier point. Ensuite, commencer à parler de surmortalité exceptionnelle quand la surmortalité est semblable à celle relevée pendant 3 années sur les 8 prises en considération c’est une question de point de vue…
    Il faut noter que la surmortalité était de 10 500 pendant les 8 premières semaines de 2015 alors qu’il n’y avait pas d’épidémie de grippe déclarée jusqu’à la semaine 3. Dont 8500 de surmortalité entre S3 et S8. La différence est alors moins spectaculaire, de 400 par semaine par rapport à avant l’épidémie, et l’attribuer à la grippe paraît aventureux.
    Il y a des tas de raisons pour qu’il y ait surmortalité : froid, pauvreté, problèmes de logement, autres virus ou bactéries…
    Le deuxième point important est la diversité des présentations cliniques de la grippe et leur manque de spécificité. D’une part l’infection par le virus de la grippe peut se présenter sous toute la gamme des formes cliniques possibles, qui vont de l’infection assymptomatique, la forme la plus commune mais la moins évaluée, où l’individu est immunisé ou qui relance et prolonge une immunité préexistente sans que l’on éprouve de symptômes gênants. Les présentations cliniques de la grippe dépendent, entre autres, de l’âge. L’INVS et les « experts » évoquent rarement ces formes asymptomatiques qui font que beaucoup de personnes sont « vaccinées » par les virus de la grippe et qu’on ne peut pas dire que les personnes non vaccinées seraient juste exposées dangereusement sans aucune protection aux épidémies de grippe, parce que ce n’est simplement pas la vérité. Une protection due à une infection préexistante, c’était l’hypothèse pour expliquer que les personnes âgées étaient moins touchées par la pseudo-pandémie de 2009 http://www.invs.sante.fr/%20fr/layout/set/print/Dossiers-thematiques/Maladies-infectieuses/Maladies-a-prevention-vaccinale/Grippe/Pandemie-A-H1N1-2009-archives/Point-sur-les-connaissances (« Les personnes âgées ont connu des souches similaires dans le passé et ont été partiellement protégées. Ils ont donc été moins touchés que le reste de la population mais quand ils l’étaient, leur risque de décès était beaucoup plus élevé. »)

    L’INVS a cependant évoqué cette forme d’infection asymptomatique après cet épisode pseudo-pandémique de 2009. Et elle est arrivée à la conclusion que , d’une part, si 3,5 millions de personnes auraient consulté pour des syndromes grippaux (dont la définition était alors un peu différente de l’actuelle) , entre 7,7 et 14,7 millions auraient été infectées par le virus de la grippe A H1N1 http://www.invs.sante.fr/beh/2010/24_25_26/beh_24_25_26_2010.pdf .
    D’autre part, le manque de spécificité des symptômes de la grippe, qui font qu’un tas d’autres virus (environ 200 dit-on) et bactéries provoquent la même gamme étendue de symptômes et présentent aussi des risques de complications pouvant expliquer les décès présentés comme « liés à la grippe » dont la définition est plutôt vague et extensive. La fréquence de ces virus et bactéries est suivie par l’institut pasteur à partir des prélèvements effectués par les médecins.
    Est-il possible de connaître la fréquence de ces autres virus et de ceux de la grippe pendant la période hivernale et leur part dans les complications dues aux syndromes grippaux ? Certains pensent que oui. A condition, déjà, de tester systématiquement les personnes hospitalisées avec une symptomatologie respiratoire aigue comme le propose Alain Goudeau, professeur d’infectiologie http://www.slate.fr/story/98597/grippe-morts [Au cours des semaines S1 à S8, nous avons reçu 644 prélèvements de patients hospitalisés au CHU pour une infection respiratoire sévère communautaire et une forte suspicion de grippe, nous a expliqué ce spécialiste. Nous avons identifié 185 grippe A (29%) 14 grippe B (2%) et 158 (25%) surtout chez les enfants, mais aussi des rhinovirus (13%) des coronavirus (10%), des métapneumovirus (7%), des paramyxovirus, des adénovirus et une belle saison de Mycoplasma pneumoniae.»] il y a un oubli mais je pense qu’il s’agit de 158 VRS, qui sont très fréquents . On aurait alors sûrement des surprises, en s’apercevant que les virus de la grippe ne sont pas plus virulents et mortels que d’autres virus aussi fréquents pendant l’hiver.
    Le troisième aspect important, et je ne peux pas tout dire dans un commentaire, est que non seulement le vaccin contre la grippe n’est pas toujours protecteur, mais qu’il peut être aussi nuisible dans certaines conditions, notamment quand les souches du vaccin et les souches circulantes sont proches sans être identiques. Cela a été observé au Danemark (j’avais fait un article sur le sujet http://docteurdu16.blogspot.fr/2012/02/vaccination-anti-grippale-une-etude.html ) mais aussi au Canada, et aussi confirmé expérimentalement. Cela s’est traduit, en 2009, par une proportion plus grande d’ hospitalisations parmi les personnes âgées vaccinées par le vaccin trivalent saisonnier par rapport à celles vaccinées par le vaccin pandémique ou non vaccinées.
    Michael Osterholm (cité en référence 12) évoquait ces mêmes problèmes, lorsqu’il avait fait avec le CIDRAP la plus grande étude bibliographique jamais faite sur le sujet, et arrivait à la conclusion qu’on faisait fausse route avec le vaccin http://www.cidrap.umn.edu/sites/default/files/public/downloads/ccivi_report.pdf .[p 120 During some influenza seasons vaccination
    offers substantially more protection for most
    of the population than being unvaccinated;
    however, influenza vaccine protection is markedly
    lower than for most routinely recommended
    vaccines and is suboptimal. …In an effort to reduce influenza morbidity and
    mortality, over the last three decades the ACIP
    has expanded the populations recommended to
    receive influenza vaccine. These recommendations,
    however, often were based on professional
    judgment and not on scientifically sound data. ]
    Désolée, c’est encore un peu long malgré mon envie d’être synthétique.

  4. CMT

    Je ne veux pas engager une discussion à rallonge parce que je vois que nous sommes bien partis pour.
    Et je ne voulais pas, justement, faire un catalogue d’erreurs parce que ça ne me semblait pas très constructif, mais plutôt apporter des arguments d’ordre général.
    Je ne vous rejoins pas sur le rôle de l’INVS, dont l’un des rôles principaux (sinon à quoi sert elle ?) est de permettre aux médecins de prendre des décisions informées et d’éviter de paniquer inutilement les populations. Donc de fournir des informations solides bien étayées et compréhensibles. L’utilisation des effectifs pour évaluer la surmortalité paraît plus à visée de communication qu’autre chose . Lorsqu’on interroge Daniel Levy Bruhl sur le faisceau d’indices sur lequel il s’appuie pour dire que la grippe explique une grand part de la surmortalité son raisonnement tourne en rond et revient à dire : « on sait que la surmortalité est causée par la grippe parce qu’on sait que la surmortalité est causée par la grippe » (en gros, parce que c’est une grosse épidémie, parce qu’il y a un type de virus, le H3N2, » connu » pour provoquer des infections graves, parce que le vaccin n’est pas efficace) http://www.franceinfo.fr/vie-quotidienne/sante/article/grippe-8-500-deces-supplementaires-depuis-la-mi-janvier-selon-l-invs-652205 . Lorsque les journalistes cherchent le scoop, c’est aux membre de l’INVS de calmer le jeu. Le moins qu’on puisse dire c’est que rien n’ a été fait pour ramener le problème à ses justes proportions.
    Vous ne semblez pas convaincu par le fait qu’un phénomène qui se produit 3 fois sur 8 ne peut pas être qualifié de rare . Je suis, pour ma part, assez convaincue. Le nombre de syndromes grippaux calculés par saison grippale est couramment 2 à 4 millions.
    Pour ce qui concerne mon article, j’ai essayé de rendre compréhensible une étude qui n’est pas simple. Sinon, les registres danois sont exhaustifs à presque 100%, et il n’était donc pas nécessaire de randomiser puisque l’échantillon comprenait toute la population qu’on souhaitait étudier. L’enregistrement de la vaccination dans le régistre était obligatoire , donc on dispose pour tous les sujets de la date exacte de vaccination. La date index était la date du prélèvement. L’excès d’infections à J7 (pour les individus vaccinés dans les 7 jours avant le prélèvement) peut très bien s’expliquer par la fréquentation des cabinets médicaux et montre bien en quoi c’était une très mauvaise idée de réunir les gens dans des vaccinodromes en pleine pandémie. Les auteurs expliquent très bien les biais possibles de l’étude et je vous conseille de la lire directement, vous y trouverez les informations qui vous manquent http://www.bmj.com/content/344/bmj.d7901. Il n’empêche, que, avec tous ses biais, cette étude est simplement ce qu’on peut faire de mieux dans le genre, grâce, en particulier, aux registres et aussi parce qu’elle a été bien menée et judicieusement analysée.
    Le même surrisque de grippe clinique dans certaines populations de vaccinés a été retrouvé dans d’autres études, comme celle-ci au Canada http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2850386/ puis confirmée expérimentalement par des études chez l’animal au Canada et aux Etats Unis.
    Pour l’efficacité de 59% dont vous parlez depuis le début, elle concerne les individus de 18 à 65 ans en bonne santé et la collaboration Cochrane la considère comme peu fiable (études de faible qualité, financées par les labos). Ce qui est dit dans le document du CIDRAP est ceci : » Furthermore, even though TIV provides some protection for healthy adults 18 to 64
    years of age, evidence for protection in adults 65 years of age and older with TIV
    is lacking.” Donc, pas de prevue d’efficacité chez les enfants de 2 à 17 ans (également ciblés par la vaccination aux USA) et chez les adultes de plus de 65 ans.
    Enfin, vacciner 15 millions de personnes coûte 450 millions (vaccin 7 euros et CN à 23 euros multiplié par 15 millions). Vous rajoutez à cela tous les dispositifs de surveillance de la grippe, les multiples publications, documents diffusés etc. Donc on dépasse largement le demi-millard annuel dépensé pour une maladie dont on ne connaît pas grand-chose, en se basant sur l’idée que les décès qu’on éviterait grâce au vaccin seraient des décès évités tout court, alors qu’il s’agit très majoritairement des personnes, qui, certes, ont pu avoir une grippe à un moment donné, mais dont l’état général est tellement détérioré que n’importe quel autre virus passant par là les aurait également achevées. Et on sait à quel point il est facile pour d’autres virus respiratoires d’occuper la place laissée libre par un virus de la grippe qui circulerait moins.
    Moi, personnellement, et contrairement à vous, ce qui m’intéresse, ce n’est pas forcément de trouver de meilleurs vaccins, mais c’est que les interventions de santé publique soient décidées en fonction de leur intérêt réel et non par défaut (on ne sait rien, donc, dans le doute, on vaccine) , soient hiérarchisées en fonction des besoins réels, de leur rapport bénéfice/risque et coût/bénéfice.

  5. Dominique Dupagne (@DDupagne)

    Bonjour,
    Tu avais des réponses ici http://www.atoute.org/n/Faut-il-se-vacciner-contre-la.html notamment à la lecture du rapport 2004-2005 : une fourchette fiable donne entre 500 et 1000 décès grippaux (à partir des certificats de décès)

  6. drclehmann

    excuse, mais cette dernière remarque est TOTAL YOLO.
    DéDé -« Une fourchette fiable donne entre 500 et 1000 décès grippaux »
    MyMy -« Merci.. J’aime bien cette appréciation. Notre résultat est..; similaire: il y a entre 200 et 10.000 morts liés à la grippe »

    Tape 1 si tu es Guy Vallancien
    Tape 2 si tu es Patrick Pelloux
    Tape 3 si tu es Roselyne Bachelot
    Tape 4 si tu n’arrives pas à réaliser que LA DROGUE CAY LE MAL

    • mimiryudo

      Rhooo… 😀
      J’ai reecrit 2-3 fois le commentaire mais il reste confus. Simplifions :
      – j’aime bien cette estimation 500-1000 sur l’année 2004-2005 et la methode de Dominique
      – j’aime bien ce qu’il dit d’autre « on ne sait pas »
      – je dis aussi « on ne sait pas, et en ca on concorde.

      C’est tout. Le reste est dans l’article 😉