Bobologue

« Et vous faites une spécialité ? » me demande-t-on souvent, au cabinet où j’effectue mon stage en ambulatoire, ou plus simplement dans la vie extra-professionnelle.
Je pourrais répondre que oui, puisque la médecine générale est une spécialité (avec ses compétences particulières, etc.), mais je préfère dire non. Je ne suis pas un spécialiste (mais vous pourrez venir me voir quand même).
En fait, je ne tiens pas à ce titre de « spécialiste en médecine générale », sensé mettre sur le même niveau tous les médecins. C’est la méthode Jacques Martin que de dire « vous êtes tous des spécialistes, même vous qui êtes généralistes (et où sont tes parents ?) »

Cette appellation me plaît d’autant moins qu’elle renforce l’idée que les généralistes seraient des bobologues. Après tout, s’ils sont spécialistes dans un truc qui n’est ni la cardio, ni la pneumo, ni la neuro, ni l’ORL… bah en quoi sont-ils spécialistes ? En rhume ? (savent même pas le traiter). En rhino ? (me donnent de l’eau de mer dégueu dans le pif). En gastro ? (me disent que ça va passer en mangeant du riz et des carottes).
Alors là je sais qu’on va me rétorquer : « ouiiii mais non, les généralistes ont des compétences spécifiques dans le soin, le suivi, la communication, la coordination, le dépistage… »

Super.

Je vois énormément de patients venir pour dire « écoutez j’ai un problème de dépistage, j’ai besoin de votre compétence de spécialiste en la matière. Et aussi si vous pouviez jeter un œil sur ma coordination, j’ai une petite gêne au niveau de ma date de rendez-vous ». Neuf ans d’étude pour tenir un agenda de vaccinations, prendre des rendez-vous avec les AUTRES spécialistes (qui s’occupent des vrais problèmes médicaux).

Je ne nie pas qu’on a des études spécialisées dans le domaine de la médecine générale au troisième cycle. Mais les études de médecine ne commencent pas en 7ème année.

Dans l’idée des patients (et la mienne), un généraliste fait de tout, un spécialiste est pointu sur un seul domaine (et connait des trucs généraux bien sûr). Commencer à dire que les généralistes sont des spécialistes de la généralité, c’est juste avoir envie de tirer une balle dans le pied de la compétence « communication claire ».

À côté de cette erreur de longueur d’onde, il y a aussi le fait que le terme « généraliste » est ce pourquoi j’ai choisi la médecine « générale » à la fin de la sixième année.
En fait, soyons plus juste : je n’ai pas choisi médecine générale, j’ai choisi de ne pas faire de spécialité d’organe et de travailler en libéral (ça ne laisse pas beaucoup de choix). Et donc si j’ai décidé de ne pas être un spécialiste pour pouvoir voir / faire de tout, ça m’ennuie qu’on se revendique des spécialistes, au risque de devenir dans un avenir proche des « spécialistes des petits bobos et de l’organisation des soins des grosses maladies avec les autres spécialistes » (sauf ceux qui vont dans les déserts médicaux qui redeviendront des généralistes ? Des médecins de famille ?)… Je veux prendre en charge des psoriasis sans avoir à appeler l’autre spécialiste qu’est le dermatologue. Je laisserai la main sur les didymoses aplastico-psilorilariques sans souci.

Pour conclure, sur 5 jours de stage en cabinet, j’ai vu une trentaine de rhinopharyngite, une angine virale, une trentaine de renouvellements d’ordonnances avec du suivi de diabète, d’insuffisance rénale ou d’hypertension artérielle et autres pathologies intercurrentes (polyarthrite rhumatoïde, pseudo-polyarthrite rhizomélique), trois eczémas, deux lombalgies, une papulo-pustulose céphalique, du suivi de nouveau-né, un diagnostic de pityriasis versicolor, de rubéole, de possible maladie de Horton, une coqueluche possible, et des requêtes aussi variées que le flou visuel brutal ou le dépistage de gale post-contage, sans parler des motifs multiples de consultation.
Et il y a aussi à côté le suivi avec les spécialistes, l’éducation, les conseils sur le tabac, la gestion du dossier médical… Mais c’est moins intéressant que l’étape de diagnostic « systémique », non limité à un organe ou une fonction.

Donc, non je ne fais pas de spécialité, je suis généraliste. Je fais un peu de tout ce que font les autres médecins spécialistes séparément… Enfin j’essaie.

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