The Blouses Brothers

Ce n’est pas parce que je suis interne que je vais vous ennuyer uniquement avec des histoires sérieuses de maladie de Dercum et d’abonnements à des revues médicales. J’ai mis un peu de temps, à cause de la préparation de cas cliniques, des stages, des travaux d’écriture pour mon portfolio, de ma thèse, et du transfert de mon site sur OVH (où vous êtes actuellement)… Mais ça y est, me revoilà dans ma belle blouse d’externe de DCEM2 !

Tiens, d’ailleurs vous ai-je déjà parlé des « belles blouses » d’externe, au fait ? Non ? Oh, je manque réellement à tous mes devoirs !

J’ai fait huit de mes douze stages d’externat à la Maison-Mère, le Vaisseau-Principal, l’Etoile de la Mort, alias le CHRU de Lille. Au début, j’arrivais naïvement à 8h en stage, j’attendais d’être bienveillamment accueilli puis invité à aller chercher une blouse.
Erreur. Erreurs même !

Première erreur : je n’ai été bien accueilli que dans la moitié des stages (disons, cinq sur huit pour être gentil). Quand je dis « bien accueilli », je ne parle pas de banderoles (comme le pensait cet infirmier des urgences dont je vous ai déjà parlé), de paillettes, de petits pains et d’un siège moelleux. Un bon accueil pour moi c’est être reçu par le chef de service, ou des praticiens hospitaliers ou des chefs de clinique, voire par des internes ayant une heure spécialement libéré pour « l’évènement »… bref, quelqu’un sachant ce qu’on doit faire ici, et capable de nous expliquer avec le temps nécessaire le fonctionnement du service, nos objectifs et présentant brièvement nos principaux collègues. C’est quand même un élément sur lequel on devrait pouvoir compter à coup sûr quand on va être payé ensuite cent ou deux cents euros pour un gros mi-temps où on sera brancardier, archiviste, clinicien (faut pas déconner, ça arrive que les stages aient un vrai apport), entraîneur sportif (j’ai couru dans le CHR en blouse une fois, pendant vingt minutes, pour voir si une patiente allait avoir une chute de la paupière pour confirmer une myasthénie – y a pas qu’à la télé que les médecins font des tests rigolos), etc.

Dans les trois-quatre autres stages, l’accueil était réalisé par des internes désabusés, qui avaient autant envie de nous présenter le service que de s’énucléer avec une petite cuillère. La palme du meilleur accueil revient à un service où nous étions quatre externes à attendre depuis trois quart d’heure quand une interne arrive à 9h05 en pouffant « oh non, c’est encore moi qui vais devoir me taper la présentation aux externes, fais chier… pfff… pfff… Bon c’est pas votre faute mais ça m’énerve. »

Par chance, nous avions récemment assisté aux séances de maîtrise de soi de Bouddha.

Par chance, nous avions récemment assisté aux séances de maîtrise de soi de Bouddha.


Après, l’interne nous a présenté le service, puis le stage s’est bien passé dans l’ensemble. C’est juste l’accueil… L’accueil quoi ! Allez, je suis de mauvaise foi. Ce jour là, après cette désastreuse première impression, il y a aussi une médecin qui est venue vers 9h15 pour nous dire bonjour, et insister sur « la ponctualité dans le service : il faut que vous arriviez à 8h45 » (soit une demie heure après notre arrivée et un bon quart d’heure avant celle des internes). Autant dire que je n’avais pas vu un tel sens de l’hospitalité depuis mon dernier visionnage de Psychose.

Deuxième erreur : si on attend d’être accueilli (à 9h ou 10h donc souvent) AVANT d’aller à la lingerie, il ne reste que des blouses taille 52 ou 54. Quand comme moi vous êtes à l’aise dans du 46 ou 48, la différence n’est pas majeure. Si vous êtes plutôt du genre 36-38, eh bien vous ressemblez purement et simplement à un sportif échappé de l’épreuve de course en sac du village voisin.
Et c’est là que commencent les ennuis. Évidemment, vous souhaitez changer rapidement de blouse pour un modèle « une personne », tout en étant suffisamment respectueux pour le personnel de la lingerie et l’environnement… Bref, vous décidez d’y aller après 3 jours seulement (c’est déjà une belle abnégation que de passer 3 jours dans dans la tenue de Bibendum).

Sauf qu’à J3, vous tombez pile dans le creux d’arrivage de blouses, puisque vos co-externes moins scrupuleux y sont allés à J2 ou J2+12h (entre 13h30 et 16h30, même si en tombant sur les bonnes personnes, avec un sourire et une position hexagonale parfaite de six planètes dans une galaxie proche de moins de trois années-lumières — hors années bissextiles —, on peut réussir à sortir une blouse propre en dehors de ces restrictifs horaires).

Vous revenez donc à J5, et là survient un miracle propre à faire rougir de jalousie n’importe quel multiplicateur de petits pains (je ne parle pas des visiteurs médicaux, non, je parlais de Jésus Christ) : il reste une blouse propre taille 48 ! Que vous fassiez du 48 ou du 36 bien sûr… La lingerie, c’est la seule discrimination anti-mince que je connais, donc permettez-moi d’en profiter un instant.

Blouse blanche J Mac Pro

Les blouses brossées


En vrai, les poches latérales sont trouées et tiennent avec un pansement d’infirmier noirci par le temps, mais vous allez pouvoir mettre un nouveau sparadrap. Certes, il y a au niveau de la poche thoracique une tâche d’encre datant de la glorieuse époque des plumes et de l’encre de Chine : mais qu’importe, c’est VOTRE blouse. Plus rien d’autre n’a d’importance à vos yeux car OUI, c’est enfin la fin de ces interminables journées à ressembler à un sac de patates traîné par des médecins. Dorénavant, vous serez mieux qu’un tubercule terreux, vous serez un véritable étudiant en médecine à l’hygiène vestimentaire douteuse ! Un pas majeur vers la reconnaissance, la gloire, l’argent, les filles sans attirance pour la propreté !

Généralement, il faut compter deux à trois semaines de stage pour envisager d’obtenir la blouse à la taille idéale, propre et qui ne semble pas avoir été attaquée au niveau des poches par un lion en mode berserk. Avec l’expérience, il est possible d’arriver à obtenir ce Saint-Graal dès l’arrivée dans le service (en passant AVANT d’attendre d’être accueilli ou non-accueilli, voire pour certains grands malades d’y aller la veille en priant pour ne pas se faire jeter par la lingerie – j’en ai déjà vu en rendant mes blouses, mais ils ont tous échoué : rule is rule).

Quand je dis qu’il est difficile de changer sa blouse en dehors des heures restrictives (sauf si vous tombez sur le gentil patron), c’est pas une blague. Vous sortez d’une garde qui vous a bien fait suer (vécu), votre blouse est tâchée de sang (vécu), un nouveau-né vous a déféqué dessus (raconté) : vos arguments ne tiennent pas souvent face à l’implacable Loi des Horaires.

Evidemment, quand vous possédez ce genre d’accessoire vestimentaire de qualité, vous n’êtes pas prêt à le lâcher de sitôt, et vous décidez rapidement d’organiser le reste de votre vie dans ce stage avec, en dépit de toute règle élémentaire d’hygiène. Vous la gardez jusqu’à ce que le col ait la même couleur que s’il avait servi à essuyer vos pneus après deux cents kilomètres sur chemins de campagne. Vous la gardez en dépit de votre stylo quatre couleurs qui a dessiné un arc-en-ciel au-dessus de chacune de vos poches. Vous la gardez même après avoir couru dans le CHR pour vous assurer.

Et encore, le CHU est ce qu’il est mais je suis aussi passé dans des stages de périphérie avec des histoires de blouses gratinées… Que dire de la pédiatrie où on avait 2 blouses chacun, et un insoluble problème : sachant que la cadre souhaitait que nous changions de blouse tous les jours, que nous travaillions 5 jours sur 7 et que les blouses mises à laver mettaient 7 jours pour revenir propres, devions-nous vraiment passer la moitié de semaines en slip ou caleçon ? Que dire également de la gynécologie-obstétrique, où la lingerie nous recevait le premier jour en soutenant que « les externes doivent avoir leurs propres blouses, les ramener chez eux (en métro !) et les laver à domicile ». Ils avaient des tonnes de blouses et tenues blanches non étiquetées, mais non, il fallait qu’on dégote nos propres blouses… J’ai passé 6 semaines à « finir de porter » 3-4 anciennes blouses d’internes du semestre précédent (Mélanie ? Magalie ?) qui traînaient dans le bureau médical, où je les ai laissées pour les suivants. Elles avaient un peu d’encre sous la poche thoracique, et les poches latérales tenaient avec du sparadrap. Bien sûr.

Bref, la blouse d’externe, c’est pour le meilleur et pour le pire.

J'adore votre sens de l'accueil, de la serviabilité et de l'hospitalité. Tiens je vais aller prendre une douche après avoir mis cette vieille blouse.

J’adore votre sens de l’accueil, de la serviabilité et de l’hospitalité. Tiens et si j’allais prendre une douche après avoir traîné dans cette vieille blouse ?

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