« Ils cherchent mais… »

C’était une soirée normale au CHR. Les infirmier(e)s de nuit venaient de relayer leurs collègues de l’après-midi, le tour des constantes et médicaments était fait depuis un moment, et les lumières des couloirs étaient éteintes ; bref, il était 21 heures, et tout l’hôpital semblait endormi. Ça et là résistaient tout de même (encore et toujours) au sommeil envahissant quelques patients, qui regardaient la télévision en montant le volume, à cause de leur presbyacousie, de la télé hurlante de la chambre d’à côté ou des piles usagées de leur télécommande.

Dans la bibliothèque, je dictais et corrigeais quelques courriers de patients sortis la semaine précédente (on s’amuse comme on peut). Au beau milieu d’une phrase, j’entendis un bruit de pantoufles traînant sur le sol. Si ce n’est pas rare d’entendre un pas franc (l’heure de sortie des familles), ou un pas tranquille (le retour d’un patient fumeur, las de son hospitalisation qui traîne), il est plus surprenant d’avoir affaire au bruit pathognomonique des charentaises mal chaussées raclant le sol.

La propriétaire des chaussons à carreaux, une dame de 80 ans, me regarda avec un sourire.

« Bonjour », fis-je poliment.

— Bonjour monsieur…

— Vous cherchez quelque chose ?

— Oui, vous pouvez me montrer ma chambre, je suis perdue. Je suis chambre 35.

Sachant que je suis l’interne s’occupant de la chambre 35, soit j’ai des problèmes mnésiques, soit la patiente en a, soit elle s’est trompée de service. Ou soit c’est un dangereux criminel déguisé en dame âgée qui envisage de prendre le CHR en otage afin de revendiquer la légitimité du mouvement cultiste pour la libération de la charentaise (hypothèse infirmée par l’écrasement impitoyable du renfort postérieur des chaussons par ladite patiente).

L’hypothèse la plus vraisemblable était la troisième, dans cet hôpital au plan icarien d’un amoureux fou des vertèbres (si si, amis lillois, l’hôpital a une forme de vertèbre).

Plan Huriez

"Je veux un plan symétrique, qu'il disait l'architecte. Je veux que les patients et le personnel, les médecins, les brancardiers, je veux que tout le monde se paume dans les couloirs. Ça va être la déconne totale."

« Et vous venez de quel service ? » demandai-je.

— Je sais pas.

— Ah… Et vous venez pour quoi ?

— Bah… J’ai des vertiges un peu.

— L’ORL, ça vous dit quelque chose ?

— Non.

— Et eux, ils disent que vous avez quoi ?

Et là, la patiente a résumé parfaitement la pensée de la majorité des patients hospitalisés dans un centre hospitalier, et peut-être plus particulièrement au CHR :

— Hum… Ils cherchent, mais je sais pas s’ils trouvent.

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