Faites médecine qu’ils disaient (3/??) – Porte ouverte

« Bon, je suis à la bourre, mais j’ai presque fini. T’es là ? demandai-je.

— Évidemment, idiot, où veux-tu que je sois ? C’est toi qui m’a créé.

— Oh, ça va le nihilisme…

— Non, mais sans rire… Je vis dans ta tête !

— Ah oui, c’est vrai. Enfin, tu peux aussi vivre dans ma tête et être indisponible…

— Ah ? Et qu’est-ce que je pourrais bien faire ?

— J’en sais rien ! Glander dans mon épiphyse, jouer à la pétanque sous mon pont, twitter dans mon système glymphatique… Je ne tiens pas l’agenda des trucs dans ma tête.

— Bon, bon… De quoi tu vas me parler aujourd’hui ?

— De portes. Tu sais, la médecine, c’est plein de portes. Comme dans un vaudeville, ça doit être pour ça que j’ai choisi de f…

— C’est pas à cause d’un trace-lettre ?

— Ah ! tu te souviens de ça ?

— Oui… En même temps, nous en parlons uniquement pour signaler que c’est la partie 2 de ton cycle « Faites médecine qu’ils disaient ». Je ne suis pas dupe, je suis toi.

— C’pas faux. Tiens, en relisant, je me dis que mes motivations ont un peu changé. Enfin, le côté libéral — sans patron, sans déplacement forcé — me plait toujours autant… Mais j’ai redécouvert un autre intérêt, il n’y a pas longtemps : on peut changer un peu la vie des gens qu’on aime… enfin, je te raconterai ça plus tard.

— Au lieu de détailler ce que tu ne vas pas raconter, tu ne préfères pas me parler de tes portes ?

— Tu as raison… C’était il y a bien longtemps, à une époque où j’avais beaucoup de cheveux…

Mirez la fin de dialogue, et le passage subtil à la narration.

Mirez la fin de dialogue, et le passage subtil à la narration.

Avec mes parents, nous étions allés à une journée des Universités et formations post-bac à Boulogne-sur-mer, dans le lycée « concurrent » du mien. (Dans ma ville, les deux principaux lycées s’appellent Mariette et Branly, mais la contrepèterie ne choque personne apparemment…) Je mettais les pieds à Branly pour la première fois. Le hall était aussi chargé que Tokyo pendant les J.O. d’été 2020. Chaque « représentant » tentait de séduire le lycéen chalant avec sa profession, en mode renard, fromage et corbeau…

« Sans mentir, c’est pas de l’enfumage, chez nous, y’a pas de chômage,

Tu seras au zénith si tu t’ôtes les doigts… »

Légèrement déboussolé, j’étais arrivé avec l’idée que je pourrais trouver une profession miraculeuse alliant du libéral et des maths théoriques — parce que j’aimais bien les maths et puis c’est tout on n’en parle plus. J’espérais un double cursus « médecine – maths sup », comme l’excellent Philippe Charlier (que je découvrirais en P1) avait fait de la médecine et des lettres…

Dans ce Grand Bazar d’Istanbulogne-sur-mer, j’ai rencontré des médecins (jamais revu par la suite à la fac), qui m’ont dit qu’on « s’engage pour médecine et on ne fait rien d’autre : c’est pas possible de faire autre chose à côté, faut savoir ce qu’on veut » — j’ai entendu « j’ai un défi pour toi : c’est un truc trop dur, t’es cap ? » Ce jour-là, je n’ai rencontré aucun « mathématicien » ou prof de maths heureux de son métier — ma vie aurait peut-être été radicalement différente. Du coup, c’est la médecine qui l’a emporté par K.O. dans ce premier match. Tant mieux…

Pour confirmer, en mars-avril, nous sommes allés aux Portes Ouvertes de la fac (toujours avec mes parents-et-puis-c’est-tout-on-n’en-parle-plus). Première visite à Lille, première rencontre avec la faculté Henri Warembourg, dont la forme de bateau nous laissa perplexe. Nous avons été guidé à travers les multiples amphithéâtres, ponts et coursives du bateau par un étudiant de 3ème année, en blouse colorée, avec un drôle de chapeau duquel pendait un bouchon de champagne en liège… Ça semblait spacieux et éclairé, bien plus encore que mon lycée.

« C’est très dur la première année, mais l’ambiance est vraiment exceptionnelle : on chante entre les cours, on crie pendant et on jette des avions en papier. »

J’imaginais vaguement un petit bordel ambiant, mais comme tu sais, j’étais bien loin de la vérité…

Après notre visite guidée (et parallèlement aux visites d’autres groupes), l’assesseur du Doyen organisait une conférence dans l’amphithéâtre principal. C’était le clou de la visite : la découverte d’une salle de cours immense, avec 600 places, un tableau de 15 ou 20 mètres, deux écrans qui n’avaient rien à envier à ceux de mon cinéma… et effectivement, pas mal d’avions en papier sur les différentes vergues métalliques.

« Pendant la première année, vous serez dans un tunnel, et vous ne verrez pas la lumière au bout »

Ce genre de phrase, ça faisait un peu peur mais sans plus… Que pouvait-il vraiment m’arriver ? J’avais 17 ans et je comptais mes notes sous la moyenne depuis le début de ma scolarité (3 je crois — chiffre aisément doublé avec l’arrivée de la philosophie). Je croyais que l’échec était comme l’U.R.S.S. : déjà entendu parlé, jamais mis les pieds, trop tard pour le connaître. J’avais l’euphorie des maniaques, de ceux qui trouvent cocasses l’alliance dans un même article des termes U.R.S.S., échecs et mât de bateau.

A la fin de la conférence, ma mère a souhaité descendre pour demander à l’assesseur si c’était vraiment si difficile. Il a répondu que oui.

Bon.

Ça irait, il n’y avait pas de raison. Je « masterisais » ma terminale S, je n’allais pas me laisser commander par une faculté en forme de chaloupe.

Nous sommes sortis, et dans le hall de la faculté, je me suis arrêté près d’un écran de téléviseur cathodique sous verre. Notre guide nous avait dit qu’il s’agissait de l’électrocardiogramme, représentant les battements de coeur de la fac. L’écran était éteint.

Nous sommes sortis, et derrière moi, les portes ouvertes se sont refermées.

Je savais que je reviendrais.

Mirez la fin de dialogue, et le passage subtil à la narration.

Fin des programmes. Revenez vendredi 14 février pour la suite ; on passera la Saint-Valentin ensemble.

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