3615 Bye-bye

Si vous vivez reclus au sommet d’une montagne dépourvue de réseau numérique, et que les derniers pigeons voyageurs censés vous donner les informations capitales sur le monde civilisé ont été abattus par les lances d’indigènes primitifs, il est possible que je vous apprenne quelque chose.

Sinon, vous le savez déjà.

Aujourd’hui, 30 juin, c’est le dernier jour de l’un des outils majeurs de communication à longue distance. Notre médium interactif de numérisation d’information ferme définitivement ses portes à minuit, et coupe ses derniers utilisateurs du reste du monde – ou les oblige à passer à la suite…

La suite… Tout a une fin, et le reste a un début. C’est lors de ces passages de témoins que les non-utilisateurs vous dressent le bilan : avancées technologiques, anecdotes croustillantes sur les coquineries en ligne, et surtout les limites de l’invention, celles qui ont poussé à créer mieux depuis. Sauf que le mieux, d’un regard extérieur, ne l’est pas forcément pour les utilisateurs. Quelle est la place de la nostalgie dans l’évolution ferait d’ailleurs un excellent sujet de philosophie pour le prochain bac (si ça tombe, merci de dire que vous l’avez lu ici en premier). On peut adorer la 3D de Spielberg ou de Cameron, voire la 4D du Futuroscope, et continuer à vénérer la 2D plane d’une bande dessinée Tintin, ou d’un « vieux » jeu vidéo tel que Super Mario World ou Zelda : A Link to the Past (pour les rétrogamers).

Aujourd’hui, certains se souviendront, nostalgiques, d’avoir couru les rues d’Antibes, en vacances, à la recherche d’un poste fixe (à la Poste, justement) pour pouvoir y découvrir les résultats de leur épreuve anticipée de français au baccalauréat. D’autres vous parleront de cet appareil poussiéreux, posé sur un napperon au crochet, dont les touches de clavier sont à moitié effacées, et sur lequel leurs parents, voire leurs grands-parents, ont acheté pour la première fois de leur vie des vêtements en ligne via La Redoute, Quelle… Avec la simplicité de notre ultra-omni-connexion actuelle, il est difficile sinon pénible d’imaginer le temps et l’argent passé pour pouvoir enfin clôturer une commande… Et pourtant ! A une époque où la diffusion de l’information ne se comptait pas encore en seconde, quel précieux jours gagnés en évitant de passer par le téléphone ou l’envoi postal ! On pouvait commander une tenue le lundi pour pouvoir la porter le week-end, et le monde rétrécissait ainsi comme dans un sèche-linge mal réglé.

Demain, c’est sûr, de nombreux possesseurs de l’appareil n’auront pas le cœur de se débarrasser de cet outil qui a su faciliter leur quotidien. Ils laisseront l’écran noir trôner sur leur table de couloir, ou dans la chambre d’un fils, comme un souvenir de ces après-midis pluvieux ou du réveillon de Noël, où les petits-enfants, venus prendre l’air de la campagne, avaient finalement passé leur temps à jouer, naïfs et bienheureux… En passant chaque jour devant cette boîte faite de plastique, de verre, et peut-être d’un peu de leur âme, ce sera l’occasion pour ces nostalgiques du temps passé de se remémorer ce billet de train acheté ; puis cette visite au Mont-Saint-Michel – une ville où les gens savent rester impressionnés, quand on leur parle de vitesse d’un cheval au galop ! Et pour le grand-oncle édenté, cet appareil d’un autre temps sera de temps en temps l’occasion de raviver une flamme dans ses yeux, lorsqu’il se remémorera les chaudes conversations qui avaient su lui réchauffer le cœur, lors des longues et froides soirées d’hiver campagnardes. Peut-être même qu’une fois ou deux, en passant devant, il s’installera sur la chaise laissée là, et débutera une conversation en laissant glisser ses doigts ankylosés sur les touches du clavier ; et sa gorge se serrera quand ses yeux se relèveront vers un écran désespérément noir.

Et ce soir, à minuit, combien seront devant leur écran, allumé pour la dernière fois ? Combien leur rendront ce dernier hommage ? Moi j’y serai.

Il est rare qu’une aussi grande invention prenne fin si subitement. Certes, le papier et le crayon, qui servaient autrefois à remplir les fiches administratives, avaient été peu à peu délaissées lors de l’arrivée et l’émergence de la télétransmission… Mais c’était progressif ! Y avait-il déjà eu une rupture aussi subite que celle que nous nous apprêtions à vivre ?

J’en doute. Aujourd’hui, le 30.06 de l’an 15 après Steve Jobs, nos lunettes à réalité augmentée sur le nez, nous disons définitivement adieu à internet.

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