Le poinçonneur des malades (ou essai de description de la dureté d’une peau humaine standard)

« J’fais des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous ; des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous » chantait Serge Gainsbourg.

Je ne suis pas le Poinçonneur des Lilas, mais j’ai déjà fait pas mal de p’tits trous dans ma vie.
Je les ai faits dans des gens. Des enfants, des gentils, des jeunes, des douillets, des garçons, des filles, des adultes, des fêtards, des vieillards, des gentils, des hyperactifs, des manuels, des dépressifs, des maladroits… Beaucoup de genre de gens, qui avaient tous le même problème : une plaie.

Je ne vais pas vous réexpliquer la suture, je pense l’avoir fait de façon relativement exhaustive dans ce billet aux allures de masterpiece (à l’échelle de mon petit blog, évidemment ! C’est juste pour vous inciter à le (re)lire ;)) Je veux quand même revenir sur un point, dont on ne parle pas assez. La peau, c’est costaud. La peau, c’est très élastique et résistant. La peau, c’est kloug.

Et ça, les patients ne s’en rendent pas compte.

C'est mou à l'extérieur, à l'intérieur c'est comme de la pierre.

C’est mou à l’extérieur, à l’intérieur c’est comme de la pierre.

C’est normal que les patients ne connaissent pas leur texture de peau, c’est même plutôt bon signe de savoir que la plupart de nos concitoyens n’ont jamais planté un objet contondant dans un des leurs.

Mais du coup, nous n’avons pas le même ressenti.

Le « sutureur » passe son temps à se demander s’il ne va pas faire trop mal, et surtout (parce qu’il a bien retenu ce qu’on lui a dit), il craint comme Yersinia pestis de faire une erreur d’aseptie et mettre d’HORRIBLES microbes sur une petite partie de ses gants… qui entraînera une infection de plaie, une septicémie, un sepsis sévère, un choc septique et la MORT (en faisant abstraction du fait que le même patient a pu se faire lécher une plaie par son chien la semaine dernière – mais là, c’est pas pareil, l’hôpital C’EST SALE !)

Quant au patient, à partir du moment où on lui dit « je vous fais juste une petite piqûre pour vous endormir le bras », tout ce qui l’obsède, c’est la taille de l’aiguille. Je veux dire : le gars peut s’être tranché l’avant-bras sur 12 cm avec un morceau de bol en céramique une heure plus tôt, maintenant ce qui l’effraie le plus, c’est une aiguille de 0,45 mm de diamètre. Enfin, 0,45 mm c’est ce que le « sutureur » lit sur la boîte. Pour le patient, elle semble tout de même un peu plus grosse.

Je vous fais juste une petite piqûre.

Mamaaaaaaaaaan.

Enfin, le trou à la seringue, c’est bien pour se donner une première idée de la texture de la peau. L’aiguille rentre dedans comme un couteau dans une motte de beurre sortant du réfrigérateur, ou à la manière d’un trombone de bureau transperçant une feuille de papier standard (à peu près). Il y a une petite barrière à franchir, mais voilà, c’est globalement facile.

Ce qui est plus difficile, c’est de suturer. Transpercer la peau de façon propre et symétrique sur une plaie, avec une aiguille courbe qui s’aplatit parfois au fur et à mesure du geste, face à la dure peau du patient. C’est d’ailleurs la preuve définitive que sa texture est mal connue : même ceux qui passent leur vie à inventer des aiguilles prévues pour transpercer la peau ne la maîtrisent pas bien !

On arrive paradoxalement à mieux saisir cette fameuse texture le jour où on utilise un bistouri. C’est en détruisant la peau, plutôt qu’en la reconstruisant qu’on la comprend mieux. Quand on enfonce un bistouri dans une peau humaine standard, ni lichenifiée, ni pachydermique, on fait d’abord une entaille qui ferait pisser de rire une feuille en papier standard. Au deuxième coup de bistouri, souvent on arrive à faire l’équivalent d’une griffure d’un enfant d’un an. Puis, vers le cinquième coup de bistouri, la peau est enfin franchie, ouverte comme un steak dont on vérifie la cuisson interne.

La peau a une structure qu’on ne peut définitivement pas bien se représenter. Alors forcément, quand on s’apprête à poinçonner des oreilles, des joues, des cuirs chevelus, des bras, des mains, des pieds, des jambes, des ventres, on a envie de s’entraîner… Il faudrait une sorte de mille-feuille avec des poils, et plus ou moins de crème. Une pâte à modeler avec une coque un peu plus dure. Une peau quoi.

Ce genre de matériel d’entraînement se vendrait comme des petits pains aux externes et internes, avant leurs premières gardes. Parce que, croyez-moi, la plupart d’entre eux ont envie de s’entraîner sur autre chose que sur des malades. Alors, si vous avez acquis une imprimante 3D, vous savez ce qu’il vous reste à faire… 😉

Non, parce que là, je suturais un rouleau de PQ, quand même.

Non, parce que là, je suturais un rouleau de PQ, quand même.

 

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    1. B.

      Une banane légèrement noircie simule bien la peau, avec la chair en regard Quand je n’avais pas toujours accès à la salle de dissection, je m’entrainais là-dessus. Ça simule plutôt bien. ^^

    2. @now@n

      Mais alors… Ces légendes selon lesquelles on force les étudiants en médecine à fréquenter des cadavres jusqu’à ce qu’ils deviennent fous et en mettent des morceaux dans leurs sandwiches… C’était faux ?